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Rafael Janosevic

Je me suis fait avoir par un boxeur qui n’existe pas

Une histoire de Noël, de Shrek et de lien avec mon père

Portrait de Jean-Phil, le boxeur généré par IA : coupe au bol blonde, moustache recourbée, veste pied-de-poule

Il y a quelques semaines,

Je scrolle sur Insta et je tombe sur un mec qui fait du shadow boxing en pleine rue, à Paris (le shadow, c’est les gens qui font de la boxe tout seuls dans l’air là. c’est genre le air-guitare mais de la boxe). Je ne le sais pas encore, mais ce mec n’existe pas. Et il va me faire perdre un débat en soirée, mon statut d’expert en IA dans ma famille, et un peu de ma fierté.

Le mec en question a un costume pied-de-poule marron, une cravate, une coupe au bol blond platine, une moustache recourbée aux pointes, et l’air de faire deux mètres. Imaginez Lord Farquaad, le prince de Shrek, mais en blond, en grand, et en train de boxer le vide sur un trottoir. Il ne sourit jamais.

Jean-Phil fait du shadow boxing sur un trottoir

Mesdames et Messieurs : Jean Philanthrope

Mais il est très, très hypnotisant. Je regarde, je l’envoie à quelqu’un, et l’algorithme, qui a compris avant moi que j’étais accroché, me le ressert. Puis encore. Et moi je vois un mec sorti d’un Dreamworks faire du shadow dans Paris, je clique. Jean-Phil (de son vrai nom @jean_philanthrope) boxe devant la tour Eiffel, dans des cafés, au milieu des passants. Toujours le même costume, toujours le même geste. Et ça marche plutôt bien puisqu’il a réuni 235 000 abonnés à l’heure où j’écris ces lignes.

Moi je pensais avoir compris le concept. Un mec avec une dégaine incroyable, un personnage, un format qui se répète, et un truc malin : il ne dit jamais rien. Et quand tu ne parles pas, tu parles à tout le monde. C’est la “strat Tibo Inshape” : tu fais des vidéos dans lesquelles tu ne dis rien avec un gag visuel et le monde entier devient ton public. Tibo est devenu l’influenceur le plus suivi de France en allant séduire toute l’Inde avec ses Shorts rigolos mais sans un mot.

Retour à Jean-Phil. Il est évidemment français (on ne s’appelle pas Jean-Philanthrope dans l’Ohio), mais son audience, elle, est donc mondiale. Je trouvais ça fort.

Un jour je vais sur son profil, et dans la bio il y a un lien vers un token crypto. Là je me dis : roh il me déçoit, tout ça pour faire monter sa propre crypto et la revendre plus tard… Il ne faisait donc pas ça pour l’amour de l’art. Vous allez me dire “on pouvait s’en douter”. Oui, ben moi je crois qu’il y a encore des gens qui font ça pour le kiff. Donc dans ma tête, ce mec c’est un influenceur qui a trouvé une façon douteuse de monétiser son personnage. Un humain déguisé avec un plan.

La bio Instagram de Jean-Phil

Oui Madame.

Et puis il y a eu cette soirée. Celle où tout a basculé.

J’en parle à table. Autour de moi, des potes qui, comme moi, sont payés pour comprendre ce qui se passe dans la tête des autres (c’est un vrai métier, promis), et même un chercheur. Eux aussi avaient vu passer Jean-Phil. Eux aussi y avaient cru. Le seul qui n’y croit pas, c’est le seul d’entre nous qui ne bosse pas du tout dans la com :

« Mais gros, n’importe quoi, c’est de l’IA ce truc-là. »

« Mais pas du tout. »

On débat. Il sort son téléphone, il zoome sur les vidéos. Là, derrière Jean-Phil, un panneau dont le texte est flou. Là, un passant qui s’arrête, sauf que la capuche de son manteau, elle, continue d’avancer sans lui. Et là. Et là. On perd le débat, tous.

Mon pote jubile et il nous fait bien comprendre qu’on est des gros losers qui se sont fait avoir, alors qu’on est censés être les derniers à se faire piéger par l’IA, nous les “professionnels du secteur”.

Petit point où on apprend un truc : le fait de se faire avoir ou non par le fait qu’un contenu soit généré par l’IA, ça rentre dans l’AI literacy. On peut être éduqué à ça, ou non. On peut s’améliorer là-dedans. En comprenant comment ça marche, en s’intéressant vraiment à ce qu’il y a derrière ces vidéos de castors qui font un room tour. Et ben là, on a pas du tout été AI literate. Mais alors pas du tout.

Ce qui nous a eus, c’est le côté cracra. Rien n’est parfait dans ces vidéos : le costume est froissé, il y a des ombres qui tombent mal, des coins de rue un peu sales. Ça fait authentique. Ça fait iPhone. Les feuilletons de fruits type Skibidi-Tentafruit qui se trompent entre eux, tout le monde voit que c’est de l’IA. Là, l’IA a appris à imiter le défaut, et c’est le défaut qui nous a convaincus.

Et il y a une deuxième raison, qui change tout. Jusqu’ici, faire une vidéo crédible avec l’IA, c’était possible. Mais faire le même personnage dans cinquante vidéos, c’était un travail de studio, avec de la 3D et une équipe entière. Aujourd’hui, des outils comme Higgsfield ou Runway apprennent un visage à partir d’une série de photos et le reproduisent à l’identique, scène après scène. Le même nez, la même moustache, le même costume, dans cinquante décors différents. Une vidéo, on peut douter. Cinquante, ça rassure. La continuité fabrique la preuve.

(détail que personne n’avait remarqué, moi le premier : philanthrope, en grec, ça veut dire « celui qui aime les humains ». il y en a qui ont de l’humour.)

Bon, le token. C’est le premier niveau de l’histoire, celui qu’on comprend tout de suite. Le lien pointait vers $JEANPHIL, lancé sur Solana via une plateforme qui s’appelle, je n’invente rien, Pump.fun. Selon la presse crypto, il a atteint plusieurs millions de dollars de valorisation en quelques jours. Et Jean-Phil a vite eu des rivaux : Archibald Brown, le boxeur anglais qui le provoque dans ses légendes (en gros : viens au UK et tu vas voir), puis d’autres. Chacun sa moustache, chacun son token.

Les statistiques du token $JEANPHIL

les stats du token $JEANPHIL, si vous y comprenez quelque chose.

Ce que Jean-Phil fait là, ça ressemble beaucoup à du pump and dump (du pompe et lâche ? je dois vraiment tout vous traduire ?). Le pump and dump, on sait très bien comment ça marche. Tu crées ta propre crypto, tu fabriques de la viralité, et plus il arrive de monde, plus ça monte. Tu pompes, tu pompes, tu pompes. Le jour où tu vends, tu es forcément le premier, puisque c’est toi qui tiens la viralité. Et ceux qui sont arrivés parce que « Jean-Phil a une vibe » sont les derniers à vendre. C’est aussi eux qui perdent leur mise de départ. C’est toujours pareil.

À son pic, son token valait 12 millions de dollars. Pas mal pour un mec qui n’existe pas.

(personne ne sait qui est derrière le compte, et l’auteur affirme n’avoir rien vendu. Je note juste qu’au 30 septembre, la bio dit seulement « Oui Madame. ». le lien a disparu.)

Mais en fait, le plus intéressant, c’est pas ça.

C’est la première fois que je me fais avoir par une vidéo IA. Et je sais que je vais avoir l’air de me mettre au centre du monde, mais ce n’est pas anodin.

Dans ma famille, l’expert de la tech, c’est moi. Bon, il en faut pas beaucoup pour devenir expert tech chez moi. Concrètement le fait de réaliser un clic droit vous place déjà dans le top 3. Mais quand même, c’est moi qui explique les nouvelles apps, les tendances… À mes parents. Moi qui réinitialise leurs mots de passe. Moi qui leur apprends à forward un mail (c’était il y a 2 mois, ils apprennent vite).

Mon père m’envoie des vidéos de tremblements de terre ou de glissements de terrain en Inde, au Pakistan, qui n’ont jamais eu lieu et qui sont franchement mal faites. Et moi je lui explique, avec le ton de celui qui sait : regarde là, ça, ça ne marche pas, et là, c’est de l’IA. J’utilise ces outils tous les jours. J’étais sur DALL·E à faire des affiches quand c’est arrivé en France.

Et je me suis fait avoir comme mon père.

Sur le moment, j’ai eu honte. Puis ça m’a fait marrer, parce que pour la première fois, je savais ce que ressentait mon père quand je lui faisais la leçon. (et je dois bien l’avouer : j’ai aussi eu un peu de respect pour la personne qui tient le compte de Jean-Phil. c’est vraiment bien fait. super boulot.)

Si moi je tombe dedans avec une table entière de gens dont c’est le métier, c’est que la technologie est prête à tromper à peu près tout le monde. Les gens ont du mal à discerner une fausse image d’une vraie. La musique aussi : dans une étude Deezer et Ipsos menée sur 9 000 personnes, 97 % n’arrivaient pas à distinguer un morceau généré par IA d’un morceau humain. La vidéo, c’était le dernier bastion. Il vient de tomber à cause d’une moustache et d’un beau costume 3 pièces.

Étude Deezer et Ipsos sur la musique générée par IA

IPSOS + Deezer, 2025

Mais le vrai sujet il est dans les commentaires. Je ne suis pas le seul à m’être fait avoir.

Tout. Le. Monde. S’est. Fait. Avoir.

Les commentaires sous une vidéo de Jean-Phil

les commentaires de la dernière vidéo de Jean-Phil

C’est une première fois commune. Tous les jeunes un peu connectés qui jusque-là se croyaient infaillibles dans l’art de déceler le vrai du faux sont tombés. Et c’est une défaite collective. On la vit ensemble, en commentaires.

Personne n’est en colère. Tout le monde est déçu. Déçu comme on l’est par quelqu’un en qui on a cru.

J’appelle ça l’effet Père Noël : le moment où tu apprends que quelqu’un que tu aimais bien n’a jamais existé, et où tu n’es pas en colère, juste déçu. Vous vous souvenez de ce moment où votre pote Léo vous a annoncé que le Père Noël était son tonton Philippe, en pleine cour de récré ? Non ? Bon, il y a peut-être que moi, mais vous voyez l’idée. J’ai pas pleuré à ce moment, j’ai surtout pensé à ma famille et à leur mensonge. Et puis j’ai compris que tout le monde s’était fait avoir. Que je rentrais juste dans le grand mensonge du Père Noël. Ou plutôt que je passais du côté des menteurs : c’était à moi de mentir aux prochaines générations et de jouer le jeu. J’ai été déçu, mais j’ai continué à aimer Noël.

Ici j’ai continué à aimer Jean-Phil et son contenu. J’ai juste arrêté d’y croire.

Et c’est vertigineux. Déclencher un sentiment chez un humain, c’est la chose la plus forte qu’on puisse faire en communication, en marketing. Partout. Le sentiment négatif, on sait faire depuis longtemps : le ragebait, c’est facile, on connaît les boutons sur lesquels appuyer et les populations qui vont réagir. Mais là, un personnage qui n’existe pas a créé de l’attachement. Un sentiment positif, celui qu’on a pour quelqu’un qui nous ressemble, ou qu’on aimerait croiser au coin de la rue en train de shadow-boxer tranquille.

Alors oui, ok, vous allez me dire qu’on s’attache à des personnages fictifs depuis toujours, et que le Bibendum de Michelin a plus de 100 ans. C’est vrai. Mais le Bibendum ne s’est jamais fait passer pour un vrai type qui boxe dans un restaurant de fruits de mer (mais qu’est ce que c’est que cette phrase ??). Ce qui change, ce n’est pas qu’on aime des personnages. C’est qu’on ne sait plus que c’est un personnage fictif.

Le Bibendum Michelin, hier et aujourd’hui

le bibendum Michelin il a changé

Jean-Phil est un prototype. Ce qu’il annonce, ce sont des personnages fabriqués pour qu’on s’attache à eux : cohérents vidéo après vidéo, avec des rivaux, des collabs, des histoires, et une seule raison d’exister : servir un intérêt financier. Pas partager quelque chose. Pas construire une communauté. Juste y ressembler assez pour nous toucher droit dans le cœur.

La question n’est donc plus de savoir si on saura repérer le faux. On ne saura pas : une table entière de gens dont c’est le métier en est la preuve (moi, au moins, j’existe). La question, c’est combien d’effets Père Noël on va encaisser, et ce qu’on fera de nos attachements quand on saura que n’importe lequel d’entre eux peut avoir été fabriqué.

L’autre question, c’est de savoir à quoi va ressembler une société dans laquelle notre premier a priori quand on découvre quelque chose est de considérer qu’elle est fausse et construite avec l’objectif d’obtenir quelque chose de nous.

On a passé dix ans à apprendre à se méfier de ce qui nous met en colère sur internet.

Il va falloir apprendre à se méfier de ce qui nous fait sourire.

Raf

P.S. Quand je ne me fais pas avoir par des boxeurs qui n’existent pas, j’étudie des jeunes qui existent vraiment. C’est le métier d’obv studio ↓